Qu’est-ce que la recherche ? (Épistémologie des images et du design)

Présentation du séminaire 2018-2019

Il s’agira, à l’occasion de ce séminaire, de plonger au cœur de la « recherche », cette activité particulière qui consiste, entre autres choses, à identifier un problème et à conduire une démarche scientifique pour produire de la connaissance – en grec épistémè. Le séminaire portera plus précisément sur le statut épistémologique des images au sein d’une recherche. Comment les documents iconographiques peuvent-ils servir à construire une problématique ? Comment les organiser, les envisager comme des outils scientifiques de construction du savoir ? En rassemblant des indices, en faisant des rapprochements, des recoupements et des connexions, en établissant des hypothèses, en construisant son objet et son cadre de référence, le chercheur en design se fait ici archéologue, mais aussi cartographe, metteur en scène ou enquêteur.

Chaque séance est organisée autour d’un travail de recherche mené par un auteur. Ces travaux ressortissent à des disciplines différentes (architecture, graphisme, information et communication…), mais partagent un même intérêt pour l’image, bien souvent placée au cœur même de la méthode de recherche elle-même. Ils offrent une place de choix aux documents iconographiques, et permettent de comprendre l’intérêt qu’il y a pour une recherche en design à mettre en œuvre une méthode visuelle, du moins à porter une attention particulière à l’image. Ce cours ouvre sur trois formes que peut prendre l’articulation complexe entre image et recherche.

L’image comme instrument de recherche (pendant). Comme tous les scientifiques, les auteurs abordés ici ont recours à des images, les meilleurs instruments que la science ait pu trouver pour manipuler et mobiliser des objets trop loins, trop anciens, trop grands, trop chers à acquérir, trop petits, trop nombreux…. pour être appréhendés. L’image, ce « mobile immuable »1, selon l’expression très juste de Bruno Latour, sert donc à comparer, réorganiser, rapprocher, mettre en évidence les objets du monde. Les photographies ou dessins de toutes sortes d’objets, les relevés topographiques, les graphes statistiques, les coupes ou les diagrammes, sont autant de manières visuelles de construire un objet scientifique en agrandissant, élargissant, ralentissant, sélectionnant, manipulant.

L’image comme objet de recherche (avant). Ce cours porte sur l’épistémologie, et comprend à ce titre une dimension réflexive. L’image y est par conséquent aussi envisagée comme un objet de recherche. Cette question se pose sur l’arrière plan d’un paysage académique qui va de la « science des icônes » préfigurée dans les années 1920 par Warburg, à la « sweet science » récemment décrite par WJT Mitchell, cette science douce qui est, dit-il, « comme une sorte de clé anglaise pour ajuster les connections entre les sciences dures et les sciences molles, entre nature et culture. »2 Cette science des images semble nécessairement transdisciplinaire, et offre à ce titre une ouverture légitime du design à de nombreuses autres pratiques. Elle se situe au croisement du design graphique et des études visuelles.

L’image comme outil de médiation de la recherche (après). Le troisième statut de l’image par rapport à la recherche est l’image comme outil de médiation. Il s’agit ici de vulgarisation scientifique, de didactique, de tous les dispositifs dans lesquels l’image sert à transmettre une connaissance, et non plus exclusivement la construire. Le premier cours porte sur Otto Neurath, ouvrant ainsi sur une tradition féconde qui ancre une certaine pratique du design graphique dans les sciences.

Séances

  1. Visualisations. Otto Neurath et Robin Kinross
  2. Images et architecture. Robert Venturi et Denise Scott-Brown
  3. Low and High. Ellen Lupton
  4. Les Eames et l’architecture des images. Beatriz Colomina
  5. Images politiques. Christian Rau et Lukas Weber
  6. La vie des images. WJT Mitchell

Bibliographie générale

  • COLOMINA, Beatriz, La Publicité du privé. De Loos à Le Corbusier, Orléans, Éditions HYX (1998 [1994]).
  • COLOMINA, Beatriz, Cernés par les images. L’architecture de l’après-Spoutnik, Paris, Éditions B2 (2013 [2002]).
  • HELLER, Steven, Iron Fists: Branding the 20th Century Totalitarian State, London, Phaidon (2008).
  • JAMESON, Frederic, « Postmodernism and Consumer Society », dans FOSTER, Hal (dir.), Postmodern Culture, Londres, Pluto Press (1985), p.111-125.
  • LUPTON, Ellen, Mixing Messages. Graphic Design in Contemporary Culture, New York, Princeton Architectural Press (1996).
  • LUPTON, Ellen, « Low and High. Design in Everyday Life », dans LUPTON, Ellen et MILLER, J. Abbott (dir.), Design writing research. Writings on Graphic Design, Londres, Phaidon (1999 [1992]), p.157-166.
  • LUPTON, Ellen et MILLER, J. Abbott, Design Writing Research, Londres, Phaidon (1999 [1996]).
  • MITCHELL, William John Thomas, « Signes vitaux / Terreur clone », dans MITCHELL, William John Thomas (dir.), Que veulent les images ? Une critique de la culture visuelle, Paris, Les Presses du réel (2014 [2005]), p.27-46.
  • POYNOR, Rick, Graphisme et postmodernisme, Paris, Pyramyd (2003 [2003]).
  • RAU, Christian et WEBER, Lukas, « Dictature sucrée », dans BAUR, Ruedi et THIÉRY, Sébastien (dir.), Face au brand territorial. Sur la misère symbolique des systèmes de représentation des collectivités territoriales, Zürich, Lars Muller Publishers (2013), p.133-193.
  • ROSZKOWSKA, Maria, « Place du marché », dans BAUR, Ruedi et THIÉRY, Sébastien (dir.), Face au brand territorial. Sur la misère symbolique des systèmes de représentation des collectivités territoriales, Zürich, Lars Müller Publishers (2013), p.11-63.

Notes

  1. LATOUR, Bruno, « Les « vues » de l’esprit. Une introduction à l’anthropologie des sciences et des techniques », dans ALLOA, Emmanuel (dir.), Penser l’image II, Dijon, Les Presses du réel (2015 [1985]), p.207-256.
  2. MITCHELL, William John Thomas, Image Science: Iconology, Visual Culture, and Media Aesthetics, Chicago, The University of Chicago Press (2015), p.224.